Jean Timand
LA VIE MORTELLE ET DEFINITIVE DE JEAN TIMAND
Jean Timen, après une modeste collation, quittait son gourbi de la rue Dénoyez et se rendait boulevard de la Villette où, cinq jours la semaine, il exerçait l'éminente fonction de pompiste. De son faciès replet il était aisé de déduire la sympathie sans failles ni surprise des simples. De ceux qui acceptent sans broncher le fatum de leur condition et qu'envient, bien sûr, ceux que la métaphysique de dieu et l'infini de l'amour ont plongés dans des océans d'affres sans fond ni mesure.
Né à Saint-Lô-Durville, son enfance se déroula aux rythmes archaïques et berceurs des âmes égarées d'entre terre et mer et père et...mère. En ce temps-là, le progrès de la cybernétique et des sciences n'avait pas modifié le quotidien humide et beurré de moult normands, aussi se souvenait-il avec émotion de la sentence implacable et rabâchée de son papa :" Economise soixante ans et le fruit de ton labeur, points de retraites n'oubliera !".
Ô Houblons et malts, c'est muni de ce viatique et dès la mise en bière de ce père béni qu'il entreprit sa maman. La chose fut rude tant cette brave génitrice-instar omnium-dévolue aux rudes travaux normands d'entre père et mère et....terre, était peu loquace. Fort à propos, il fit valoir son droit au bonheur, argumenta de la nécessité qu'éprouve tout jeune homme de se frotter aux réalités du vaste monde, sollicita un avis, n'en tint pas compte et pour clore ce dialogue à une voix, soutint qu'il lui était capital d'aller à Paris.
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Ô Pains et miettes, sa mère hocha du chef, finit son repassage et s'en alla rejoindre son époux ventable aux cieux.
Emu et mû, Jean prit le chemin de l'ogre parisien, pressé d'en découdre avec un futur plein d'avenirs si l'avenir a un futur. Oui, seul le café a un avenir après avoir été passé....
Ô Sorcières et balais, il importe peu de savoir qu'une Juliette le grugea de son maigre pécule et qu'il ne chercha pas à se venger. Sa logeuse, que son naturel et la crainte d'un crédit durable voire sans fin, effrayait, lui procura l'emploi qu'il aurait servi jusqu'à ce jour si la destinée, qui est la forme de nos fondements n'eût réservé une issue "sui-generis" au Jeannot.
Ô Secours et banlieues, si T "un djeun de banlieues" T mal barré dès la ligne d'arrivée franchie et c'est du kif au même pour tous les Jeannots du monde.
Un matin, Jeannot pris son service et une insidieuse idée s'immergea en son esprit pis que l'oeil de perdrix qui s'acharne à faire corps avec nos pieds. Oui, il allait, il venait, il marchait, pédibus cum jambus, ce qui nous embouteille l'esprit si l'on sait que la voiture est l'essence de l'homme moderme.Ce n'était pas le court trajet de son quotidien qui justifiât un bien si grégaire - un mal, donc -, mais aussi le sentiment d'iniquité qui s'empare de nous quand nous ne possédons pas la même merde que notre chieur de voisin.
Cette révélation fit qu'il s'enquit minutieusement des différents modèles de véhicules existant sur le marché. Sa réflexion ardue, longue, profonde lui fit opter pour le type renault 5 d'une régie bien connue.
Ô Poireaux et asperges, il renonca, ensuite, non sans peine, à l'une des deux bières qui, chaque jour, l'ensoleillent pour économiser l'argent nécessaire. Quinze années passèrent sans que rien ne vint troubler cette précise harmonie et il se retrouva à la tête d'un pécule auquel il manquait si peu qu'il était en passe de toucher au but ! Ca vous la coupe, hein?
La surprise ? Son professionnalisme ? L'engouement de chaque rencontre ? Le soleil qui ce jour là s'tait adjoint une ombre respectable ? Les séismes de l'esprit ? Ô lecteur débrouille-toi, tant il demeure vrai qu'au jour ultime une inhabituelle berline stoppa à la station-service. Honorant la pompe qu'inspire une pareille apparition Jean officia avec sa célérité coutumière et l'émir (un vrai), propriétaire du carrosse, le gratifia d'un royal pourboire de vingt deux euros et dix sept cents.
Ô Joies et tourments, c'était, très précisément, la somme manquante à l'assouvissement de son rêve motorisé. Notre Jeannot en resta un long instant si ce n'est un court moment, bouche bée et lui, que rien ne savait distraire de sa tâche fit un choix qu'il devait regretter ad aeternam. Foin du service et tout à son exaltation il se précipita à son hôtel pour recompter, une dernière fois, ses éconocroques.
Cet inestimable sentiment fut-il émoussé par une si longue attente ? Fut-ce le vertige de l'accomplissement ? Fut-ce le Mektoub ? Mystère ! Mais son élan fut brisé net par la collision d'avec une renault 4 qui mit fin à son rêve en l'aplatissant sur le macadam.
Il s'éteignit sans un cri, écrasé et serein.
ENVOI
Voulant un volant, carburant de son inclinaison, Jeannot rata son dernier virage et rejoignit les routes du paradis où pétrolent les âmes simples à qui rien n'est permis à point et qui ont tiré la carte grise d'une vie sans moteurs ni essences.